L'ours


Ileana Mălăncioiu


Dans les hautes herbes du mont, le corps lové comme ceux des serpents
Qui se chauffent au soleil, et toute raidie de souffrance
J’attends que revienne l’ours, qu’il se penche sur moi
Et se tienne immobile un temps, me flairant en silence.

Qu’il commence à marcher sur mon corps lentement des pieds à la tête,
M’ayant trouvée en vie et désireuse de guérir,
Que je le sente glisser sur mes côtes et trébucher dans l’herbe
Et qu’il descende en s’apercevant qu’il m’aura fait souffrir.

Puisqu’il remonte sans hâte le long de l’échine vers la nuque,
Que j’entende craquer mes vertèbres sous ses loyales pattes de fauve
Et ne puisse crier de peur qu’il ne sorte une griffe
Pendant que pour me guérir il passe sur mon corps et le sauve.

Que je dépouille ma forme femelle de serpent lové au soleil
Et que l’ours sente vaciller la terre sur laquelle je tente
De me redresser un peu sous son poids, qu’en tremblant il se courbe,
Que je me roule à nouveau et gémisse, bouche close, en attente.

Puis vienne la guérison, je quitterai les herbes froissées,
Son poids laissera mon corps quelque temps comme en flamme,
Et l’ours s’éloignera sans hâte en marchant sur les terres
Doucement, comme s’il foulait encore de vivantes épaules de femme.

Traduction d’Annie Bentoiu

Paru dans RBL 1-2, 1985